La notion de « surexposition aux écrans » est mobilisée dans les médias, les avis institutionnels et les rapports officiels pour traiter des enfants entre 0 et 12 ans, avec une focale forte sur les 0-3 ans, à travers la diffusion massive de la norme « Pas d’écran avant 3 ans ».
En tant que diagnostic médical, la « surexposition aux écrans » est une réalité controversée. Plusieurs professionnels de santé dans le champ de la petite enfance (Marcelli et al., 2018) ont contribué, dans une logique militante, à en faire une catégorie clinique de manière à favoriser l’inscription à l’agenda politique d’un nouveau problème de santé publique[1].
La notion « d’autisme virtuel » au cœur de la controverse publique cache les efforts déployés par les professionnels et les parents pour distinguer en pratiques la surexposition aux écrans de l’autisme.
Leur plaidoyer pour un nouveau syndrome « Exposition précoce et excessive aux écrans » (Epee) met en avant l’impact développemental des écrans, avec l’idée qu’un temps excessif passé précocement devant les écrans (jusqu’à 6 ou 7 heures par jour avant l’âge de 6 mois pour les cas les plus sévères) suspend la mise en place des compétences psychomotrices, jusqu’à produire une symptomatologie proche de celle de l’autisme[2].
La notion de « surexposition aux écrans » témoigne d’une approche pathologisante du problème et de son intégration dans les politiques de protection de l’enfance. Elle n’entre pas dans le contenu des usages numériques, appréhendés à travers l’expression englobante d’« écrans », et le terme d’« exposition » suggère la passivité des récepteurs (Diter et Octobre, 2022).
Une enquête en deçà de l’alerte publique
Cet article ne porte pas sur la construction publique du problème de la surexposition aux écrans, déjà analysée par Stéphanie de Vanssay (2020). Cette dernière a montré comment la controverse a été alimentée par le recours à la notion d’« autisme virtuel » par les lanceurs d’alerte, et notamment Anne-Lise Ducanda, figure importante à l’origine de la création du COSE (Collectif surexposition écrans)[3].
La pédiatre a repris le terme au psychologue roumain Marius Teodor Zamfir pour souligner la similitude des symptômes entre les enfants surexposés et ceux présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA)[4]. Les associations de parents d’enfants autistes se sont élevées contre cette expression au motif qu’elle laisserait supposer que l’autisme serait lié à un mésusage des écrans[5].
Dans cet article, nous tentons plutôt de saisir la surexposition comme un enjeu de soin émergent dans le champ de la petite enfance. Notre analyse porte sur des acteurs divers, parents et professionnelles de la petite enfance, engagés à différents titres dans la problématisation sanitaire des usages numériques des jeunes enfants. Comment ces usages sont-ils pathologisés à travers des pratiques de prévention, de diagnostic et de prise en charge ? Nous désignons de manière collective les actrices concernées comme des « professionnelles de la petite enfance ». Nous utilisons le féminin car ce sont essentiellement des femmes auprès desquelles nous avons enquêté.
Les enfants dont il est question dans cet article ont entre 0 et 11 ans. Les adolescents sont donc exclus de l’analyse. Dans cette classe d’âge, ce sont surtout les 0-6 ans qui sont concernés, soit parce que les dispositifs leur sont officiellement dédiés (comme la PMI), soit parce qu’ils les ciblent de manière implicite (comme l’offre d’accompagnement personnalisé dans le cadre associatif), certaines professionnelles (comme une pédiatre à l’hôpital) tendant même à se focaliser plutôt sur les 0-3 ans.
Nous nous focalisons sur les pratiques de soin de ces acteurs pluriels, tout en nous intéressant au chaînage entre leur cadrage clinique du problème et leur cadrage politique. En effet, une partie des enquêtés, parents comme professionnelles, militent pour la reconnaissance de cette « maladie contestée » (Swoboda, 2006).
La surexposition aux écrans ne fait pas – encore – l’objet d’un champ d’intervention bien constitué. Il s’agit plutôt d’une question transversale qui commence à être thématisée par différentes professionnelles de la petite enfance dans des contextes variés. Pour saisir le traitement de ce nouvel enjeu de soin, au moment de son émergence dispersée, nous avons combiné des stratégies d’enquête complémentaires.
L’attention a d’abord été portée sur les professionnelles dans des dispositifs qui prennent explicitement en charge la surexposition aux écrans. Des entretiens (N=5) et observations (N=3) ont été menés sur des dispositifs dédiés à la prévention, au diagnostic et à la prise en charge de la surexposition (consultation d’une pédiatre dans le contexte hospitalier, dispositif de coaching en digital detox familial, accompagnement familial dans le cadre associatif ou encore atelier animé par une pédopsychiatre en PMI).
Puis, en travaillant à l’échelle d’un département sur le traitement institutionnel de cette question, l’enquête s’est tournée vers les professionnelles potentiellement concernées par la surexposition aux écrans dans le cadre de dispositifs plus généralistes. Différentes actrices ont été interviewées (N=5) et observées (N=3) pour saisir leurs modalités de traitement respectives (PMI, pédopsychiatrie, addictologie, médiation numérique).
Enfin, l’enquête s’est focalisée sur l’observation pendant six mois des échanges entre parents dans le cadre d’un groupe Whatsapp « Surexposition aux écrans comment aider l’enfant » créé par une mère le 27 mars 2023 et composé essentiellement de parents d’enfants considérés comme surexposés (178 membres).
Croiser les points de vue (professionnelles/parents, acteurs engagés sur la cause/acteurs non militants de terrain) permet de dégager différents enjeux dans la constitution d’une prise en charge thérapeutique de la surexposition aux écrans. L’enquête montre d’abord qu’une série de tensions traversent la qualification même du problème. Dans un second temps, elle met en lumière la place centrale du travail de déculpabilisation des parents.
Trois tensions autour de la qualification du problème
L’enquête met en évident trois tensions principales entourant la qualification du problème : une ligne de partage difficile à faire entre autisme et surexposition aux écrans, une incertitude sur la portée du problème au sein de la population générale, et une ambivalence dans le rôle à imputer aux parents.
La première tension prend la forme d’une hésitation entre autisme et surexposition aux écrans. Même les professionnelles les plus en alerte sur le problème de surexposition se prémunissent contre le risque de passer à côté d’un diagnostic d’autisme. Elles orientent vers le Centre médico-psychologique (CMP), surtout les filles considérées comme moins concernées par la surexposition, en anticipant que les professionnels de ces centres ne passeront pas à côté d’un trouble autistique. Ils construisent un argumentaire mettant en avant que l’arrêt des écrans ne peut pas faire de mal, qu’il est toujours bénéfique d’enlever cette dimension du tableau clinique. Enfin, et surtout, ils élaborent un discours sur la reprise du développement (rétablissement du contact oculaire, progression du langage, etc.) comme critère de distinction majeur entre les deux diagnostics. Cette question de l’évaluation de la reprise d’un développement normal est également au cœur des tâtonnements parentaux. L’établissement des jalons temporels de cette reprise est central de leurs échanges (datation, ordre, ampleur, etc.). On met en regard les enfants, sans véritablement les comparer au nom du respect de la singularité de chacun. On oscille entre l’invitation répétée à la patience et le partage d’inquiétude.
Une deuxième tension prend la forme d’une ambivalence dans le périmètre sur lequel exercer une vigilance : problème de société touchant toutes les catégories sociales ou problème socialement situé qui toucherait davantage les personnes défavorisées ? Les mêmes professionnelles oscillent : dans une perspective clinique, elles tendent à pointer le problème comme touchant surtout les classes populaires (leurs consultations étant majoritairement installées dans des quartiers réputés sensibles), tandis que dans une perspective politique, elles désignent le problème comme étant celui de tous. Cette tension révèle les possibles frictions dans le passage d’un cadrage privé à un cadrage public du problème.
La troisième tension prend la forme d’une méfiance à l’égard des parents qui s’investissent dans une prise en charge de la surexposition aux écrans : agissent-ils pour le bien-être de leur enfant, ou dans l’évitement d’un diagnostic d’autisme ? Ces derniers cherchent à faire reconnaître les effets pathologiques de la surexposition aux écrans, contre le diagnostic d’autisme. Cette lutte les oppose souvent aux acteurs scolaires et aux professionnels de soin. Ils courent donc le risque d’être disqualifiés. Les parents expriment de manière récurrente dans le fil de discussion Whatsapp la peur du signalement quand ils décident de prendre leur distance avec les dispositifs institutionnels existants (ne pas aller au CMP ou encore scolariser leur enfant à domicile).
Ces tensions nourrissent les questionnements des professionnelles et des parents rencontrés. La posture parentale se trouve particulièrement travaillée au sein des dispositifs dédiés à la prise en charge de la surexposition.
À la croisée des techniques parentales et professionnelles de déculpabilisation
La notion « d’autisme virtuel » au cœur de la controverse publique cache les efforts déployés par les professionnelles et les parents pour distinguer en pratiques la surexposition aux écrans de l’autisme. Tout l’enjeu de la construction de la surexposition aux écrans comme enjeu de soin est de mettre en suspens la culpabilité parentale, d’avoir exposé son enfant aux écrans, tout en évitant le diagnostic d’autisme. Cette seconde partie de l’article met en regard l’analyse des techniques parentales et professionnelles de déculpabilisation des parents.
Les parents expriment une culpabilité d’avoir mis leurs enfants devant des écrans dans le groupe Whatsapp. Jenn confie à propos de sa fille : « Elle a été devant les écrans de 1 à 2 ans. Parce que j’étais en mega dépression. Je me sens tellement coupable ». Lei s’exclame : « oh oui, jen dors plus, je me sens coupable ». De la même manière, Bastien raconte à propos de son fils : « exposé depuis ses premiers mois jusqu’à presque 30 mois […] je me sens tellement inquiet et coupable à la fois. Ca rend fou vraiment… ». Mais la mise en commun de leurs expériences dans un groupe d’entraide mutuelle en ligne permet d’amoindrir la responsabilité individuelle, en incriminant d’abord des professionnels de la petite enfance peu compétents à alerter sur ce sujet, ce qui permet de passer du statut de coupables à celui de victimes de professionnels peu informés.
Une autre technique de déculpabilisation parentale consiste à amoindrir la « responsabilité de », rétrospective quant à l’origine des troubles de l’enfant, en investissant une autre forme de « responsabilité pour », prospective, orientée vers la reprise de la trajectoire du développement de l’enfant, également observée chez les parents d’enfants autistes (Borelle, 2017). Cet engagement vers l’avenir peut aller jusqu’à une forme de substitution parentale aux professionnels, avec l’idée que le parent doit s’ériger comme le meilleur thérapeute de l’enfant. Le groupe Whatsapp est un lieu pour les parents d’échange sur les méthodes et outils pour accompagner l’évolution au niveau du graphisme, de la lecture ou encore des interactions verbales. L’investissement dans un travail éducatif intense se traduit régulièrement par un arrêt de travail de 6 mois à un an de l’un des parents, souvent la mère, pour se concentrer sur l’évolution de l’enfant. Quand une mère salue les progrès du fils d’une autre, cette dernière réplique : « Oui mais il faut pas lâcher j’ai énormément travailler j’ai tout mit de coter pendant 6 mois ». Le groupe d’entraide mutuelle en ligne est un lieu où est célébrée cette combativité parentale, qui peut passer par la mise en cause d’autres parents sur lesquels reporter sa culpabilité (ceux qui ne savent pas renoncer à la fausse tranquillité procurée par les écrans, au détriment du développement de leur enfant). Une mère affirme ainsi : « Je ne dit pas que les autres parents sont des mauvais parents mais honnêtement nous sommes exceptionnels … je suis sur que nous avons tous autour de nous d’autres parents qui on des enfants surexposés mais refusent d’arrêter les écrans ».
Les professionnelles tentent également d’intervenir sans culpabiliser les parents. Cet enjeu est d’autant plus complexe que leur discours consiste souvent à mettre en cause les usages numériques des parents eux-mêmes, comme une forme de « technoférence ». Elles mobilisent la notion forgée par Brandon T. Mc Daniel pour désigner « les moments et les façons dont les outils technologiques s’immiscent, interrompent et/ou entravent la communication et les interactions du couple ou de la famille dans la vie de tous les jours »[6]. Néanmoins, le fait de ne pas culpabiliser les parents s’impose comme un nouvel horizon professionnel dans le champ de la petite enfance.
Les professionnelles déploient plusieurs techniques de déculpabilisation. Elles soulignent d’abord l’ignorance des parents sur les méfaits des écrans au moment où ils ont exposé leur enfant. Une pédiatre en contexte hospitalier présente ainsi sa posture : « Moi, je suis dans l’empathie, je dis que c’est difficile d’être parent, que c’est dur, qu’on peut s’être trompés, que vous vous êtes trompés, que vous avez cru que c’était bien. ». De cette manière, elles rejoignent le cadrage parental de la responsabilité qui ne peut être assignée qu’en connaissance de cause. La posture valorisée consiste à ouvrir les yeux, à ne pas rester dans le déni, en acceptant la mise en cause des écrans et en agissant en fonction de cette hypothèse une fois qu’elle est énoncée. On est ici proche du registre de la conviction religieuse (le fait d’y croire ou de ne pas y croire), cadrage qui est d’autant plus palpable quand il s’agit de convertir les proches, et notamment le conjoint, enjeu qui fait l’objet de nombreuses discussions sur le groupe Whatsapp.
Les professionnelles déculpabilisent également les parents en mettant en lumière des logiques structurelles qui amoindrissent la responsabilité individuelle. Elles font d’abord circuler une partie de la responsabilité vers les concepteurs des dispositifs numériques, en dénonçant ce qu’elles appellent la « captologie », le fait que les applications soient conçues pour rendre addicts. Elles mobilisent la notion (« captology », dérivée d’un acronyme pour Computers as persuasive technologies) qui a été élaborée par Brian Jeffrey Fogg à l’Université de Stanford pour créer un domaine de recherche[7]. Les professionnelles peuvent également invoquer la pénurie de moyens (en termes de prise en charge médicale et d’accueil collectif) pour la petite enfance en France.
Enfin il ressort du terrain que les professionnelles revendiquent le fait de convoquer leur expérience personnelle, le fait de parler à la fois en tant que professionnelle ET en tant que mère comme une technique d’intervention pour désamorcer les effets de culpabilisation parentale. Au moment d’introduire son atelier sur « la place des écrans », une intervenante se présente par exemple d’abord par son rôle de mère avant d’endosser son statut professionnel : « c’est une problématique à laquelle on est tous confrontés en tant que parents. Même si je suis aussi auxiliaire de PMI et puéricultrice, c’est une question à laquelle j’ai été confrontée en tant que maman ». Cette stratégie interactionnelle vise à amoindrir la hiérarchisation entre sachant et non-sachant, en constituant un problème commun.
Conclusion
La mise en débat de la numérisation de la vie des enfants prend actuellement de l’ampleur. En éclairant la problématisation des usages numériques à l’œuvre dans les relations entre parents et professionnelles de la petite enfance et dans les interactions entre parents, cette recherche s’inscrit en amont des actions du groupe Orange et notamment de sa politique RSE. Dans le cadre de son action en faveur de la protection des enfants, et notamment de l’initiative « For good connections », le Groupe ambitionne d’avoir un rôle moteur dans l’animation de dialogues avec les parties prenantes. Les analyses sociologiques menées par les chercheur(e)s sociologues d’Orange donnent l’opportunité d’avoir un angle différent sur le sujet. La production d’une expertise sociologique originale lève ainsi le voile sur la réalité vécue de la surexposition aux écrans, du côté des parents et des professionnelles de la petite enfance, tout en construisant une analyse de portée académique. Elle fournit ainsi un matériel inédit et différentiant pour aborder ces enjeux critiques tant en matière de RSE que de marché.
[1] Voir la tribune « La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique » publiée dans Le Monde le 31 mai 2017.
[2] La Maison de l’autisme, dispositif gouvernemental crée en avril 2023, définit l’autisme de la manière suivante : « L’autisme est un trouble du neurodéveloppement (TND) qui se manifeste dès la petite enfance et perdure tout au long de la vie. Également appelé trouble du spectre de l’autisme (TSA), il se caractérise par deux critères diagnostiques principaux : des déficits persistants dans la communication et les interactions sociales, et le caractère restreint et répétitif des comportements, intérêts et activités », https://maisondelautisme.gouv.fr/fiches-pratiques-autisme/qu-est-ce-que-l-autisme/
[3] https://surexpositionecrans.fr/
[4] Voir sa vidéo d’alerte publiée sur YouTube en 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=9-eIdSE57Jw
[5] Voir par exemple la prise de position d’Olivia Cattan, présidente de l’association française SOS Autisme : https://www.huffingtonpost.fr/life/article/en-diffusant-un-documentaire-associant-autisme-et-ecrans-les-medias-vehiculent-une-fake-news_117440.html
[6] Traduction de l’autrice. McDaniel, B. T. (2015). “Technoference”: Everyday intrusions and interruptions of technology in couple and family relationships. In C. J. Bruess (Ed.), Family communication in the age of digital and social media, New York, Peter Lang Publishing.
[7] Le design persuasif peut être défini comme une méthode de conception numérique qui s’appuie sur les apports de la psychologie sociale dans son versant comportementaliste pour influencer les opinions et comportements des utilisateurs.
Sources :
Borelle, C. (2017), Le nouveau régime de responsabilité parentale dans l’autisme, Sociologie du travail [En ligne], Vol. 59 – n° 2, mis en ligne le 01 juin 2017. URL : http://journals.openedition.org/sdt/751
McDaniel, B. T. (2015). “Technoference”: Everyday intrusions and interruptions of technology in couple and family relationships. In C. J. Bruess (Ed.), Family communication in the age of digital and social media, New York, Peter Lang Publishing.
Fogg, B.J. (2003). Persuasive Technology. Using Computers to Change What We Think and Do, Morgan Kaufmann.






