• Philippe Trimborn, directeur de l’Institut des métiers d’Orange, souligne que le temps libéré sur une tâche est en général réinvesti dans d’autres activités. Cela découle à la fois de la loi de Parkinson (un travail à réaliser se comporte comme un « gaz » occupant tout l’espace disponible) et de la multiplication des interactions simultanées du fait du numérique, quitte à créer une surcharge mentale.
• Les études d’Adecco et du BCG révèlent que seulement 21% à 27% des employés utilisent le temps économisé grâce à l’IA pour leur vie personnelle. La grande majorité s’en servent pour accroître leur volume et la qualité de leur production professionnelle.
En 1930, Keynes prédisait que l’augmentation de la productivité permettrait de ne travailler que 15 heures par semaine en 2030. Si la promesse de l’IA générative est de nous faire gagner du temps, la réalité est bien plus nuancée : une étude américaine intitulée « AI and the Extended Workday: Productivity, Contracting Efficiency, and Distribution of Rents » du National Bureau of Economic Research souligne que de nombreux employés utilisant des outils d’IA sont plus occupés que jamais. Ce phénomène s’est intensifié après l’introduction de ChatGPT fin 2022 : une forte exposition à l’IA générative correspond en moyenne à une augmentation de 3h15 de travail par semaine et à une baisse équivalente du temps de loisirs. Les chercheurs soulignent que cet effet s’observe principalement quand l’IA agit comme un complément au travail humain plutôt qu’un substitut : lorsque l’IA améliore la productivité sur une tâche précise, elle ne libère pas de temps, mais incite au contraire à réaliser davantage de tâches ou à répondre à des exigences de qualité et de réactivité plus élevées.
Le multiplexage numérique exige une division volontaire de l’attention. Au café, notre cerveau filtre le bruit ambiant sans effort conscient. Mais jongler avec les écrans mobilise notre attention de façon continue et énergivore.
Une intensification du travail
« Au début, il y a eu une focalisation naturelle sur les gains de productivité », explique Philippe Trimborn. « Mais personne n’a posé la question de savoir quelles activités nouvelles seraient mobilisées pour utiliser ces outils. L’IA n’est pas une baguette magique. On doit apprendre à l’utiliser, qualifier les données, orchestrer la stratégie de travail, vérifier les résultats, corriger les erreurs, et souvent recommencer… Cette intensification du travail est renforcée par le « multiplexage » numérique. Quand je discute en visio, j’ai d’autres écrans allumés… Dans le métro j’écoute un podcast professionnel. Le numérique fait que les interactions qu’on a avec notre environnement arrivent à leur rythme. » Au final, cette dispersion de l’attention « crée une charge mentale qui fait qu’on a plus de difficultés à appréhender le facteur temps dans notre travail ».
Libérer du temps pour travailler plus ?
Si l’étude américaine pointe le manque de pouvoir de négociation des salariés, Philippe Trimborn rappelle la Loi de Parkinson : « Le travail est comme un gaz : il finit par occuper tout l’espace disponible. » Par ailleurs, si l’IA nous libère du temps sur des tâches simples, elle nous pousse vers des activités « plus élaborées, et peut-être plus difficiles à gérer », ce qui participe à augmenter la charge cognitive. « Chez Orange, où la proportion de cadres approche les 70%, quand ils sont au régime de forfait, il n’y a plus de durée de travail observée précisément au jour le jour. Quand un gain de temps est réalisé sur une tâche, une grande majorité des travailleurs vont l’utiliser pour réaliser davantage ou d’autres tâches professionnelles ». C’est ce que confirme une étude réalisée par Adecco en 2024 : seulement 21% disent utiliser une partie du temps gagné pour des activités personnelles. Selon le BCG, 47% des répondants à l’étude AI at Work expliquent gagner une heure par jour grâce à l’IA, et 54% d’entre eux expliquent que ce temps gagné leur permet de réaliser plus de tâches professionnelles, tandis que seulement 27% d’entre eux indiquent réaliser des activités en dehors du travail sur ce temps gagné.
Conserver le sens au travail
Face à ce risque d’érosion de l’équilibre vie pro-vie privée, Orange forme ses équipes à « repérer les effets humains de l’IA ». L’enjeu n’est pas technologique mais organisationnel. La logique se déplace du temps vers la valeur : « Se poser la question non plus du gain de temps pour réaliser une tâche, mais de savoir si c’est le bon sujet que l’on va investiguer et de sentir que son temps est bien utilisé. Avec l’IA on peut faire beaucoup de choses dans une journée, mais qu’en est-il du sens que l’on donne à son travail et de notre charge mentale ? » Pour conclure, Philippe Trimborn rappelle « qu’une personne qui s’ennuie au travail et une autre qui s’y épanouit auront une perception du temps et de la charge mentale très différentes. L’engagement cognitif est la clef. L’objectif est qu’une technologie soit soutenable, acceptable et vécue positivement par les collaborateurs, mais cela nécessite de prendre un peu de champ et de remettre la question du travail – de notre travail futur – au cœur de nos débats. »
Philippe Trimborn







