Les entreprises, notamment celles du secteur tech, se demandent de quelle manière et dans quel cadre adopter l’IA. Chez Orange, 100.000 salariés d’Orange ont adopté l’outil interne Dinootoo. De l’acculturation à la mise en œuvre, quelles sont les spécificités de cette transformation et comment peut-elle être conduite ?
Comme tout artefact technique, quand on met en place un outil, cela change le travail à faire et la façon de faire ce travail
Une adoption fulgurante
Ces questions sont au cœur d’une conférence tenue lors de l’édition 2025 d’Orange Open Tech, le grand rendez-vous de l’innovation d’Orange. Elles sont essentielles, car l’IA change en profondeur les manières de faire et de coopérer, de façon accélérée. D’après une étude de l’Institut de l’Entreprise en partenariat avec McKinsey publiée en décembre 2024, 27% des tâches pourraient être automatisées d’ici 2030 ! Et ce n’est là qu’une des nombreuses évolutions générées par les outils d’IA sur les métiers des entreprises…
Le rythme effréné d’adoption de cette technologie – sans décalage entre l’environnement personnel et la sphère professionnelle – est d’ailleurs l’un des points qui la distingue d’autres, souligne Rémy Oudghiri, Directeur général de Sociovision. « En termes d’usage, c’est le traitement de l’information qui est le plus répandu aujourd’hui », détaille-t-il. « Deux autres usages sont en train d’émerger et vont clairement se développer. La fonction de conseil d’abord (…), ce qui veut dire que ceux qui ne seront pas dans le champ d’influence et de recommandation des IA, les entreprises et les marques en particulier, risquent d’être en retrait. L’autre sujet qui monte, c’est la santé. Si on prend le cas de la France, où on a du mal à avoir accès à la santé, l’IA est une sorte de sas d’attente que les gens utilisent de plus en plus. »
Des impacts identifiés sur le travail
Quelles incidences ont les IA pour les entreprises et pour l’activité professionnelle des salariés ? Marc-Éric Bobillier-Chaumon, Professeur titulaire de la Chaire Psychologie du travail au CNAM, relève qu’à l’instar de tout artefact technique, « quand on met un outil en place, ça change le travail à faire (…) et la façon de faire ce travail ». Il relève, parmi les impacts qui commencent à être identifiés, un « paradoxe de l’efficience apparente : l’IA va vous soulager des tâches répétitives et peu stimulantes pour vous donner la possibilité d’aller vers des tâches de plus haute valeur ajoutée, et pouvoir retrouver du sens et de l’intérêt. Mais ces activités ou tâches insignifiantes ont peut-être du sens pour moi, parce que durant celles-ci, je me repose dans mon travail, ou alors je crée et j’innove. » Une conséquence de cette délégation d’activités de bas niveau à l’IA réside par ailleurs dans le fait que le travailleur ne se retrouve plus qu’à gérer des tâches de haut niveau, nécessitant un engagement beaucoup plus fort. L’apparition d’un phénomène d’isolement au travail est un autre symptôme possible : au lieu d’interagir avec ses collègues, on se tourne désormais vers la technologie pour trouver la solution à un problème. Pour éviter ce risque, Marc-Éric Bobillier-Chaumon avance l’importance de penser à une IA « soutenante », auprès de laquelle le salarié reste l’acteur, l’auteur et le faiseur de son travail.
Les répercussions sur l’emploi et les compétences sont également abordées par Ilhem Alleaume, Conseillère scientifique au Haut-commissariat à la stratégie et au plan. « Il y a une vraie inquiétude sur ce sujet. Les dynamiques d’acculturation et de formation vont permettre de voir la vraie valeur ajoutée dans les différents secteurs (…). Tout l’enjeu, sur la question des gains de temps et de productivité, c’est de bien comprendre, dans le cadre professionnel, ce qu’on peut faire avec cette IA, de former tout le monde et de voir, à la maille des équipes au plus près du terrain, là où il y a une vraie valeur ajoutée. »
Les clés de la confiance
Comment ces impacts sont-ils appréhendés concrètement à l’échelle d’une entreprise comme Orange ? Vincent Lecerf, Directeur des Ressources Humaines du Groupe, partage sa vision : des activités sans IA vont être remplacées par des activités avec de l’IA, donc il faut embarquer les salariés dans cette transformation. « L’idée, c’est de pouvoir faire autour de l’humain et avec l’humain, ce qui veut dire former », mais aussi mettre à disposition un outil pour s’acculturer, Dinootoo, ainsi qu’un réseau d’ambassadeurs en accompagnement.
La discussion embraye sur la notion de confiance, et la nécessité d’instaurer un cadre où l’intervention technologique ne se fait pas au détriment de l’intervention humaine. Sur ce point, Vincent Lecerf éclaire sur les actions entreprises par Orange : « Le sujet pour nous, c’est de donner un cadre qui permet de mettre les gens en confiance, qui repose sur quatre éléments – les principes éthiques, une IA inclusive, une IA responsable, une IA souveraine. L’IA est l’opportunité de transformer nos métiers, de les accompagner et de créer de nouvelles activités. Mais il faut le faire avec les personnes, en les incluant. »
En ouverture et en conclusion de la conférence, un chiffre clé revient : 60% des métiers qui existent aujourd’hui n’existaient pas en 1940. Le travail change et se transforme, au gré des évolutions industrielles, technologiques, numériques, etc. Parmi celles-ci, l’IA est sans doute l’une des plus marquantes par son caractère disruptif, et requiert à ce titre un effort renforcé et continu en termes d’accompagnement et de pédagogie, souligné par les intervenants.
Dinootoo, l’outil IA aux 100k utilisateurs chez Orange - 3 questions à Vincent Lecerf, Directeur Exécutif des Ressources Humaines d’Orange :
En quoi la transformation induite par l’IA au sein du Groupe Orange se démarque-t-elle d’expériences de transformation précédentes ?
Vincent Lecerf : Par plusieurs aspects, à commencer par sa rapidité. Rarement, voire jamais, une technologie n’aura été adoptée aussi vite et avec autant de vigueur et ce, au-delà même d’Orange. Nous nous voyons tous utiliser l’IA pour apprendre, rechercher. Elle se distingue ensuite par sa versatilité : elle permet de faire beaucoup de choses, plus efficacement. Ces caractères spécifiques font que l’IA implique une large diversité d’impacts et un rythme du changement bien plus soutenu en comparaison à tout autre outil ou innovation.
Malgré cette intensité remarquable, nous en sommes encore à une phase de découverte et d’appropriation. L’IA n’a pas encore changé la « vraie vie » en profondeur et son impact, à terme, sera bien plus fort que tout ce qu’on a pu connaître du point de vue des usages, des pratiques, des activités. Ceci étant, le sujet central pour nous, comme à chaque fois qu’une nouvelle technologie arrive, n’est pas tant de remplacer des tâches que de saisir les opportunités offertes par celle-ci pour créer ou faire des choses en plus, plus vite.
Dinootoo est au cœur de la dynamique d’appropriation de l’IA par le Groupe ; où en est-on de son déploiement ?
VL : Dinootoo est un des éléments d’une dynamique d’adoption plus globale. Il a fallu d’abord créer les conditions de la confiance, laquelle s’acquiert via la connaissance ; c’est-à-dire par la formation et les usages. Nous avons aussi mis en place des garde-fous pour garantir que l’usage des IA se fasse dans un cadre éthique, inclusif, souverain et responsable.
Dans ce contexte, Dinootoo est un vecteur majeur de bonne compréhension de l’IA et de productivité, en toute sécurité pour l’entreprise et les employés. Ces derniers sont très nombreux à se l’approprier : nous avons dépassé le cap des 100.000 utilisateurs uniques, tandis que 60.000 collaborateurs ont été formés à son utilisation, et 25.000 ont été accompagnés par notre réseau d’ambassadeurs sur des cas d’usage spécifiques.
Au-delà du succès de Dinootoo, quels efforts doivent encore être initiés ou accentués ?
VL : L’étape d’après doit être centrée sur les cas d’usage et leur potentialisation. L’enjeu est de passer du bac à sable à l’ère industrielle et de cerner ce qui fera la différence et la valeur dans l’usage quotidien. C’est vers cet enjeu que nous nous projetons, avec déjà quelques exemples d’applications concrètes. C’est le cas notamment dans le domaine de la formation, avec le déploiement de la solution My Skills, « boostée » à l’IA et capable de fournir des recommandations vers des modules de formation ou des mobilités après que les employés ont auto-déclaré leurs compétences, les aidant à cibler les meilleures opportunités en termes de développement de carrière.